P. Pierre Charignon, de la Drôme au Japon

Le père Pierre Charignon a été renouvelé dans sa mission de prêtre fi dei donum pour la communauté catholique francophone du Japon à Tokyo, pour 3 ans. À mi-chemin de sa mission, il nous partage son expérience et ses impressions au pays du Soleil Levant.

Avec des lycéens prêts pour un récital de chanson française offert, avec Point Cœur, à des personnes âgées d’une maison de la région de Fukushima (juillet 2018)

EDV : Cela fait 3 ans que vous êtes au Japon, que retenez-vous de ces trois premières années ?
P. Pierre Charignon : Ce qui est le plus flagrant, c’est le dépaysement. Tout est étonnant : la langue, les architectures, les moyens de transport, les règles de politesse, la combinaison tradition-modernité, le pseudo-urbanisme, le système scolaire, la vie familiale, l’organisation du travail, les activités sportives et culturelles… Dans cet écrin, à la fois merveilleux et inquiétant, la CCFJ (Communauté catholique francophone du Japon) trouve sa place pour tenir son rôle de ‘Communion missionnaire’ grâce à la sublime diversité de ses membres (Expatriés de quatre pays européens dont quelques diplomates, Africains d’une dizaine de nations différentes dont plusieurs appartiennent au personnel des ambassades, familles franco-japonaises, Japonais francophiles baptisés ou non, etc.). De façon concrète, quasi-quotidienne, l’universalité de l’Église est palpable et permet d’expérimenter la fraternité. Débuter avec l’Année de la Miséricorde a permis d’envisager et de réaliser des rencontres avec d’autres catholiques, avec d’autres chrétiens, avec d’autres croyants et avec d’autres humains. Cette « position stratégique », propice à l’évangélisation est celle des CCFM (Communautés catholiques francophones dans le monde) qui se retrouvent une fois par an pour partager leurs réflexions et leurs actions et pour découvrir de près une communauté.

EDV : Votre mission est renouvelée pour trois ans, comment envisagez-vous la suite de votre mission ?
PC : Dans la continuité des trois premières, il s’agit d’élaborer des projets avec le Conseil pastoral et de les mettre en œuvre avec l’équipe pastorale. Cette démarche tient compte des ressources humaines hyper-fluctuantes, des opportunités de calendrier (par exemple le Centenaire de l’Armistice de la Première Guerre mondiale ou les Jeux paralympiques de 2020) et des avancées dans le dialogue avec d’autres groupes.

EDV : Comment décririez-vous l’Église catholique au Japon ?
PC : C’est une graine de moutarde ou le sel de la terre. Malgré quatre siècles d’histoire édifiante avec de nombreux martyrs dont certains aristocrates comme le ‘daimyo’ Justo Takayama et avec le témoignage fidèle d’une chaîne de chrétiens cachés, les catholiques, comme les protestants, ne représentent que 0,5 % de la population. Les familles complètement catholiques sont très rares et les baptêmes se font plutôt à l’âge adulte. Cependant les paroisses sont actuellement réveillées par les migrants qui sont majoritairement catholiques (brésiliens et péruviens qui sont en fait les descendants d’émigrés japonais du XIXe siècle, philippins, vietnamiens et coréens). Au plan sociétal les évêques se sont clairement prononcés contre le nucléaire militaire et civil, pour le maintien de la Constitution avec son article 9 qui interdit au pays d’avoir une armée offensive et sur la nécessité de réformer les lois du travail.

Vue du Fuji depuis Tokyo en été, événement très rare (août 2018).

EDV : Quel regard portent les japonais sur les prêtres ?
PC : Le prêtre est globalement perçu comme une ‘Autorité inaccessible’. Son caractère sacré limite considérablement les relations conviviales. Cet état de fait semble plus dû aux fidèles, très marqués par l’environnement shinto-bouddhiste, qu’au prêtre lui-même.

EDV : Un exemple de vie liturgique différente ?
PC : Dans les messes festives japonaises, il y a un maître de cérémonie non seulement chargé d’annoncer les chants mais aussi d’indiquer à voix forte qu’il faut s’asseoir ou se lever. A la communion, contrairement aux indications du Missel romain, tout le monde doit s’asseoir une fois retourné à sa place. Pour remplir efficacement son office ce maître de cérémonie est juché sur un podium personnel.

EDV : Quel trait de culture vous surprend-il encore ?
PC : La minutie alliée à la patience s’exprime dans de nombreux domaines : transports, commerces, éducation mais c’est particulièrement dans les chantiers qu’elle ne cesse de m’émerveiller. Tout est réglé de façon millimétrée pour que les riverains et les gens de passage ne soient pas dérangés, qu’ils soient à pied, en poussette, à vélo, en voiture ou en autocar.

EDV : Une visite ou une rencontre qui vous a marqué ?
PC : Tsuwano est une petite ville du Chugoku (région d’Hiroshima) où ont été déportés et torturés 153 catholiques de Nagasaki dont 36 sont morts des suites de leur mauvais traitement qui se résumait à des heures dans une mare glaciale ou dans de minuscules cages de fer. Avec un groupe de pèlerins japonais, guidé par un prêtre français des Missions étrangères de Paris, j’ai fait le chemin de croix qui parcourt cet ancien camp de travail et qui permet de prier en proximité avec les derniers martyrs du Japon. Hélas, Tsuwano n’est qu’un échantillon de la dernière vague de persécution antichrétienne. De 1867 à 1873, 3400 chrétiens japonais clandestins ont été découverts à Nagasaki et envoyés dans 20 provinces par l’empereur Meiji en train de réaliser une révolution pour reprendre le pouvoir à une dynastie de shoguns, chefs militaires, qui, pendant 250 ans, avait conduit une politique d’isolement. Or les conseillers de Meiji s’inspiraient de la Philosophie des Lumières qui avait influencé les meneurs de la Révolution française. La similitude est troublante puisqu’en France la Terreur avec ses persécutions antireligieuses succéda au vent de liberté et d’égalité des débuts.

Groupe de la sortie à Notre-Dame du Mont Fuji

EDV : Votre plat préféré ?
PC : Sashimi avec une pointe de wasabi.

EDV : Si vous aviez une « image » à partager avec le diocèse de Valence, ce serait ?
PC : L’image emblématique du Japon est le Fuji. Plutôt que désirer gravir ses 3776 m, même si le faire une fois motive beaucoup de personnes, c’est le voir qui suscite beaucoup d’intérêt. Car, pendant de nombreux mois, notamment ceux des touristes, il est le Mont Invisible. L’ayant vu, de Tokyo, trois jours après mon arrivée, ma volonté de l’admirer est toujours intacte et je développe des stratégies pour être du bon côté du train au cas où… pour avoir le temps de monter dans une tour gratuite au cas où… Même au Japon la Montagne est belle me rappelant celle qui, pendant mon enfance, m’a appris à contempler, celle qui m’offrait des aubes et des aurores merveilleuses que je dégustais depuis ma chambre de l’évêché, celle un peu au sud des Monts du Matin et qu’on appelle La Raye, celle qui offre un magnifique plateau au Soleil levant.

EDV : Une chose qui vous manque au Japon ?
PC : Permettez-moi d’en dire trois : Les ravioles, faire du vélo et le partage pastoral entre prêtres. Ce qui m’est le plus difficile aujourd’hui c’est de ne pas avoir un dialogue pastoral avec un ou plusieurs frères prêtres car les prêtres francophones que je côtoie exercent leur ministère dans des paroisses japonaises fort différentes de la CCFJ. Dans la Drôme j’ai été curé quatre fois et c’était toujours en équipe ‘in solidum’. De plus, depuis mon ordination presbytérale, j’ai toujours participé à une « équipe de vie » avec des prêtres de diocèses proches. Actuellement je suis « membre éloigné », comme disent les Lions Clubs, d’une équipe composée de trois ardéchois, deux drômois et d’un stéphanois. Nous avons quelques échanges par courrier électronique mais ça n’a pas la qualité d’une vraie rencontre conviviale, amicale et fraternelle.